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Cubiculum musicae Ockeghem | Saint-Martin

logo-rougePour l’exposition Martin de Tours, le rayonnement de la Cité, le Cubiculum musicae permet de découvrir la musique de Johannes Ockeghem, compositeur le plus prestigieux de la Basilique Saint-Martin de Tours. Ce voyage dans sa musique se réalise grâce à un documentaire qui applique la technologie 3D matte painting aux sources musicales et à des images d’artistes tourangeaux contemporains d’Ockeghem.
Pour plus d’info sur le cubiculum musicae : C. Cavicchi & Ph. Vendrix, « L’érudit et l’amateur : collectionner la musique à la Renaissance », in Denis Herlin, Catherine Massip, Jean Duron, Dinko Fabris (éds), Collectionner la musique. Histoire d’une passion, Turnhout, Brepols, 2010, p. 24-54.

Johannes Ockeghem à Tours

Né à Saint-Ghislain près de Mons (Belgique) vraisemblablement autour de 1420, Johannes Ockeghem débute sa carrière en 1443-44 à Anvers, où il est « vicaire-chantre » à l’église Notre-Dame. Il entre ensuite au service de Charles Ier duc de Bourbon, à Moulins, au moins de 1446 à 1448, puis du roi de France Charles VII. En raison de son lien avec le roi, le compositeur arrive à Tours. Il devient membre de la chapelle royale dès 1450-51, puis en 1454 il y est promu « premier chapelain », et à partir de 1457 il en devient le responsable en tant que maître de la chapelle de chant du roi. En 1459, le roi le fait nommer trésorier de Saint-Martin de Tours, office prestigieux qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1497.

fig. 1 Portail de l'hôtel des trésoriers de Saint-Martin (XVe siècle), 54 Place du Grand Marché, Tours. (photo Camilla Cavicchi)

fig. 1 Portail de l’hôtel des trésoriers de Saint-Martin (XVe siècle), 54 Place du Grand Marché, Tours. (photo Camilla Cavicchi)

fig. 2 Portail de l'hôtel des trésoriers de Saint-Martin, lithographie de Charles Joseph Hullmandel, Londres, 1819-1850 © Tours, Archives municipales, section Historique, chapelle Saint-Éloi.

fig. 2 Portail de l’hôtel des trésoriers de Saint-Martin, lithographie de Charles Joseph Hullmandel, Londres, 1819-1850 © Tours, Archives municipales, section Historique, chapelle Saint-Éloi.

Le portail de la trésorerie, situé au 54 Place du Grand Marché, est le seul vestige qui subsiste aujourd’hui de l’hôtel des trésoriers de Saint-Martin, le bâtiment où Ockeghem résidait et travaillait (fig. 1-2). En tant que trésorier, Ockeghem représente le pouvoir civil du chapitre de Saint-Martin : il est responsable du trésor de la collégiale (reliques, objets précieux divers, titres et privilèges de l’église), il dispose du titre de seigneur baron ayant les droits des hauts-justiciers et seigneurs châtelains, il exerce la justice sur Châteauneuf, y compris la justice patibulaire (de potence), et il est conseiller du roi.
Sous le règne de Louis XI (1461-1483), Ockeghem est pleinement intégré dans la ville de Tours, et son nom apparaît régulièrement dans les registres des comptes municipaux. Le document ci-dessous (fig. 3), par exemple, témoigne qu’en tant que trésorier il percevait de la ville les droits sur la vente du vin au détail dans le quartier de Châteauneuf.
Parallèlement, Ockeghem continue de travailler comme musicien et chapelain pour le roi de France.

Tours, Archives municipales, section Historique, chapelle Saint-Eloi, CC35, Registres de comptes municipaux, 1459-1461, 1 novembre 1459 – 31 octobre 1460, fol. 49, Gaiges d’officiers : « A venerable et discrete personne maistre Jehan de Oethem premier chapellain du roy notre sire et tresorier de l’eglise monseigneur Saint Martin de Tours la somme de x lt qu’il a droit d’avoir par chacun an a cause de sadite tresorerie pour sa provision a lui adiugée par la court de parlement sur le droit et revenue de l’appetissement que laditte ville prent et lieve sur les mesures du vin vendu a detail au dedans du Chastelneuf de Tours. […] » (photo Camilla Cavicchi)


fig. 3 Tours, Archives municipales, section Historique, chapelle Saint-Eloi, CC35, Registres de comptes municipaux, 1459-1461, 1 novembre 1459 – 31 octobre 1460, fol. 49, Gaiges d’officiers :
« A venerable et discrete personne maistre Jehan de Oethem premier chapellain du roy notre sire et tresorier de l’eglise monseigneur Saint Martin de Tours la somme de x lt qu’il a droit d’avoir par chacun an a cause de sadite tresorerie pour sa provision a lui adiugée par la court de parlement sur le droit et revenue de l’appetissement que laditte ville prent et lieve sur les mesures du vin vendu a detail au dedans du Chastelneuf de Tours. […] » (photo Camilla Cavicchi)


En 1477, l’humaniste italien Francesco Florio signale sa présence à la chapelle royale, située dans le château de Tours, sur les bords de Loire, près de la cathédrale Saint-Gatien. Les chanteurs du roi, dont Ockeghem, décrit par Florio « beau de corps et de mœurs », y chantaient tous les jours la messe et les vêpres. Le 6 février 1497, Johannes Ockeghem, vénérable trésorier de Saint-Martin, décède à Tours.
fig. 1 Anonyme, Portrait d'un musicien, huile sur bois, vers 1430. San Francisco, The Fine Arts Museum, inv. 64-74.

fig. 4 Anonyme, Portrait d’un musicien, huile sur bois, vers 1430. San Francisco, The Fine Arts Museum, inv. 64-74.

Un portrait d’Ockeghem?

Selon le musicologue Reinhard Strohm, ce tableau pourrait représenter Johannes Ockeghem. Son hypothèse se fonde sur la musique notée à côté de l’oreille droite du personnage, laquelle évoquerait les premières notes de la chanson Ma bouche rit d’Ockeghem : la-mi-mi-la-la-sol-sol. Toutefois, si on accepte la proposition de Strohm de sous-entendre une clé d’ut4, la reproduction en haute résolution du tableau semble attester une mélodie différente : la-mi-ré-sol-fa-mi-mi. Par ailleurs, puisque les vêtements du personnage situent le portrait dans les années 1430, l’homme sur la quarantaine ici peint ne peut pas représenter Ockeghem, qui vers 1430 était encore un adolescent.

Pour plus d’info sur Ockeghem à Tours : A. Magro, « ‘Premierement ma Baronnie de Chasteauneuf': Jean de Ockeghem, Treasurer of St Martin’s in Tours », Early Music History, 18 (1999), pp. 165-258.

La musique de la Messe De plus en plus

fig. 1 Gilles Binchois, De plus en plus, Oxford, Bodleian Library, ms. Canonici misc. 213 (1420-1436), fol. 67v © The Bodleian Libraries, The University of Oxford

fig. 1 Gilles Binchois, De plus en plus, Oxford, Bodleian Library, ms. Canonici misc. 213 (1420-1436), fol. 67v © The Bodleian Libraries, The University of Oxford

fig. 2

fig. 2 Johannes Ockeghem, Kyrie de la Messe De plus en plus, Città del Vaticano, Biblioteca Apostolica Vaticana, ms. Chig.C.VIII.234 (1498-1503), fol. 75v-76r © 2016 Biblioteca Apostolica Vaticana

La Messe De plus en plus est une composition à quatre voix sur l’ordinaire de la messe, c’est à dire sur les textes invariables de l’année liturgique (Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus et Agnus Dei). Elle s’appelle De plus en plus car Ockeghem choisit d’élaborer sa composition en utilisant une mélodie préexistante tirée du rondeau De plus en plus de Gilles Binchois, son compatriote et ami. De cette chanson d’amour, Ockeghem reprend seulement la mélodie portée par la voix de ténor (fig. 1), et il la replace exactement à la même voix dans sa nouvelle création (fig. 2). Les autres voix sont ensuite élaborées autour de cette mélodie de départ.

Plusieurs indices permettent de dater cette composition du début des années 1460, période au cours de laquelle Gilles Binchois décède après une longue maladie (le 20 septembre 1460). La messe d’Ockeghem pourrait donc avoir été un hommage à celui qui fut son ami et son maître, durant sa première année d’activité comme trésorier de Saint-Martin.

fig. 3 Antienne Dixerunt discipuli, Bibliothèque municipale de Tours, ms. 159 (14e siècle), fol. 288v-289 © Bibliothèque municipale de Tours

fig. 3 Antienne Dixerunt discipuli, Bibliothèque municipale de Tours, ms. 159 (14e siècle), fol. 288v-289 © Bibliothèque municipale de Tours

Le motif de la chanson De plus en plus présente par ailleurs une ressemblance évidente avec l’antienne Dixerunt discipuli, un chant expressément créé pour la liturgie de saint Martin (fig. 3). Ce motif imprègne toute la messe d’Ockeghem : il est exploité d’une manière intensive dans toutes les sections de la messe et il est évoqué à plusieurs reprises par les autres voix.

Ockeghem construit donc la Messe De plus en plus sur un fragment mélodique évoquant à la fois la chanson de Binchois et l’antienne de saint Martin ; une double allusion musicale que les fins connaisseurs de la ville de Tours durent reconnaître sans hésitation.

Pour plus d’info : A. Magro, « Ockeghem, Binchois et la Messe De plus en plus », dans Le Hainaut et la musique de la Renaissance, éds Camilla Cavicchi et Marie-Alexis Colin, Turnhout, Brepols, 2017 à paraître.

 

 Un document inédit sur la fortune d’Ockeghem

fig. 1 »


fig. 1 Archivio di Stato di Modena, Ambasciatori, Lettre d’Alberto Bendedei au duc Alphonse Ier d’Este, Milan, le 6 mars 1523.
« Io haverei da scrivere de un canto de Ochgem Ocheghem fatto a 30 a trenta e non fu mai cantato per non havere le voci accomodate. Et se questo canto se cantava, tutte le chiavi havevano loco: e li b quadri sariano intrati in nature acute e sopracute e gravi e molli: e si sariano uditi de belli contrapunti con tenori saldi e fermi, con varij canoni e belle consonantie : non dirò de le fughe ne de sospiri, ne del modo imperfetto e perfetto […] »
« J’aurais à écrire d’un chant d’Ochegem Ocheghem fait a 30 à trente voix qui n’a jamais été chanté pour ne pas y avoir trouvé les voix adaptées. Et si ce chant était exécuté, on aurait exploité toute sorte de clés, ainsi que les bécarres par nature [dans les parties] aigu[e]s et très aigu[e]s, et dans les graves, et par bémol : et on aurait entendu des beaux contrepoints avec des ténors solides et fermes, avec plusieurs canons et des belles consonances : je ne dirai pas plus des fugues et des soupirs, ni du mode parfait et imparfait […] »

Les archives des ducs de Ferrare conservent une lettre de l’ambassadeur ferrarais à Milan Alberto Bendedei, datée du 6 mars 1523 et adressée au duc Alphonse Ier d’Este, qui évoque la musique d’Ockeghem, 26 ans après son décès. Bendedei rédige un paragraphe riche en termes musicaux, une sorte de fantaisie rhétorique au sujet d’une composition musicale d’Ockeghem à 30 voix. Cette pièce est décrite comme très complexe, ornée de beaux contrepoints, de canons, de jolies consonances, mais tellement difficile à exécuter qu’elle n’a jamais été chantée [à Milan], car on n’y a pas trouvé les voix adaptées (fig. 1). Le trésorier de Saint-Martin a-t-il jamais composé une œuvre à 30 voix ?

 fig. 2 Étienne Collaut, Chantres au lutrin, enluminure, Chants royaux sur la Conception couronnés au Puy de Rouen, 1523-1530, Paris, Bibliothèque national de France, ms. français 1537, fol. 58v © Bnf   

fig. 2 Étienne Collaut, Chantres au lutrin, enluminure, Chants royaux sur la Conception couronnés au Puy de Rouen, 1523-1530, Paris, Bibliothèque national de France, ms. français 1537, fol. 58v © Bnf

Dans sa Déploration sur la mort d’Ockeghem, écrite en 1497, le poète Guillaume Crétin – qui connaissait personnellement Ockeghem – cite un motet à 36 voix, considéré comme une composition innovante pour sa texture contrapuntique, subtile et parfaitement respectueuse des règles du contrepoint. La lettre de Bendedei est la seule source italienne qui mentionne cette musique extraordinaire. L’ambassadeur aurait-t-il pu voir à Milan le manuscrit du motet ? L’hypothèse n’est pas à exclure, car le manuscrit aurait pu circuler à l’époque où Milan était sous la domination des rois de France, jusqu’en 1521. Quoi qu’il en soit, il est intéressant de remarquer qu’en 1523 une attention particulière est portée à ce motet d’Ockeghem. Le 8 décembre 1523, le Puys de l’Immaculée Conception de Rouen proposait pour la compétition littéraire annuelle un argument sur Ockeghem et sur son fameux motet à 36 voix. En voici les premiers vers :

Ung facteur fut Okghem nommé,
Roy sur tous chantres renommé,
Qui feist en des pars trente six
Ung motet tellement assis
Qu’on ne veist onc œuvre semblable.

Le maître élu dans la compétition fut Nicole Le Vestu. Son chant royal, conservé dans le manuscrit français 1537 de la Bibliothèque nationale de France, est accompagné d’une enluminure qui montre des musiciens en train de chanter au lutrin le Gloria in excelsis (fig. 2). Ockeghem est censé se trouver parmi eux ; c’est peut-être le personnage central, en premier plan, avec des cheveux gris et des lunettes.

Pour plus d’info : Camilla Cavicchi, « Un document milanais inédit sur Ockeghem », dans Le Hainaut et la musique de la Renaissance, éds C. Cavicchi et M.-A. Colin, Turnhout, Brepols, 2017 à paraître.

Crédits

Un projet de Philippe Vendrix
Directeur de recherche CNRS/CESR
Président de l’Université François-Rabelais de Tours

écrit par Camilla Cavicchi
Chercheuse associée au CESR

Réalisé avec la collaboration de
Agostino Magro
Maître de conférences, Université de Rennes 2, associé au CESR

Livia Avaltroni
Chargée de mission, Intelligence des Patrimoines/CESR
Hyacinthe Belliot
Ingénieur d’études CNRS/CESR
Alice Loffredo-Nué
Responsable édition du CESR
Daniel Saulnier
Ingénieur de recherche, Université François-Rabelais de Tours
Développement
Studio Dripmoon, Tours

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